Edmond JOUVE

Citoyen du monde, par Gilles Chevriau

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Nancy Cunard, citoyenne du Monde et habitante de Lamothe-Fénelon

dimanche 10 mai 2020, par Gilles Chevriau

Riche héritière et porteuse d’un célèbre patronyme connu notamment des fidèles de la compagnie transatlantique, la Cunard line (toujours en activité), Nancy découvrira par hasard le Lot et le village de Lamothe-Fénelon. Plusieurs contributions ont été consacrées en 1993 à cette militante pour l’égalité raciale, lors du "Colloque francophone du canton de Payrac" sur le thème des Ecrivains de la Négritudes et de la Créolité.

Ce nouveau texte, signé Edmond Jouve, nous rappelle l’attachement de cette héroïne pour un lieu-refuge loin d’un "monde" qu’elle a toujours combattu.

"Ca y est ! j’ai une maison, incroyablement petite et rudimentaire et je l’adore, et j’adore cette région que je connais et que je vais apprendre à connaitre encore mieux. Je n’ai aucun regret pour Paris et, Dieu merci, j’en suis à 9 h de train, ce qui découragera les fâcheux et n’empêchera peut-être pas de venir les rares amis qu’on a vraiment envie de voir. Qui sait ? Mais la maison m’a déjà pris trop de temps en raison de l’état dans lequel elle était et est encore. Pas de drap, pas de sanitaire, pas d’eau. Magnifique éclairage électrique et merveilleux voisins qui me couvrent de cadeaux, de cadeaux comestibles" [1]
Celle qui parle ainsi est une femme au destin exceptionnel qui, sous le nom de l"Anglaise", passa incognito plusieurs années de sa vie à Lamothe-Fénelon. Son nom - celui de Nancy Cunard - fit chavirer bien des coeurs, en particulier celui de Louis Aragon qui, de ce fait, fréquenta l’hôtel-restaurant, tenu par un militant communiste haut en couleur, Alfred Bourgnoux.
Nancy Cunard était née le 10 mars 1896 à Nevill-Holt au Royaume-Uni, dans une famille particulièrement aisée [2] Son père dirigeait la ligne de navigation "Cunard Line". Sa mère était une riche héritière américaine. Ayant rejeté les valeurs familiales traditionnelles, elle consacra la plus grande partie de sa vie à lutter contre le racisme et le fascisme [3]
Cette femme écrivain, rédactrice en chef et éditrice, collectionneuse d’art africain, fut aussi une militante politique, poète à ses heures (Anne-Florence Quintin, "Nancy Cunard, militante et sociologue du droit des peuples", Vers un monde nouveau - Mélanges Edmond Jouve - Bruxelles, Bruylant, 2010, p. 2239 et s.).
Elle devint la muse de nombreux écrivains et artistes des années 1920 et 1930 : Aldous Huxley (Le meilleur des mondes), Tristan Tzara (l’un des fondateurs du mouvement dada), Ezra Pound (poète et essayiste américain), Ernest Hemingway (Le Vieil Homme et la mer), James Joyce (écrivain irlandais), Man Ray (poète et essayiste américain)... et, bien sûr, Louis Aragon. Le 15 février 1934, Nancy publie Negro Anthology en mille exemplaires, chez un éditeur londonien.
Après la guerre, elle renonce à sa maison de Réanville, dans un village de l’Eure près d’Evreux. Elle voyage et, finalement, achète une vieille maison à Lamothe-Fénelon en 1949. Elle y passera 5 à 6 mois par an (fréquentant également le café Divan à Gourdon), voyageant en hiver et continuant à mener une vie agitée avant d’aller mourir dans un dénuement total à l’hôpital Cochin, à Paris, le 17 mars 1965, à l’âge de 69 ans. Elle repose aujourd’hui au cimetière du Père Lachaise.
Sa mère née en 1872 était d’origine française. En fréquentant les beaux quartiers de San Francisco, elle rencontre André Poniatowsky, petit-fils du dernier roi de Pologne. En 1937, avec sa femme Beth, le Prince viendra se réfugier dans le Lot à Francoulès. Son épouse y retrouvera des racines lointaines.
Il n’est pas sûr que Nancy ait connu tous ces détails lorsqu’elle viendra s’installer à Lamothe, même si elle savait que sa mère Maud, amoureuse du Prince, aurait bien aimé l’épouser.
Nancy passe une première fois dans le Lot alors qu’elle se rendait en Espagne en 1927. En cette circonstance, elle s’arrête à Pinsac avec Aragon chez Roger Vitrac membre comme lui, du Groupe surréaliste de la rue Blomet à Paris.
Nancy quittera Aragon en 1928, à Venise, où elle fera une rencontre qui transformera sa vie : celle du pianiste noir américain Henry Crowder. Elle continue néanmoins de voyager. Aragon avait bien compris que l’itinérance constituait l’un de ses traits. Lui qui écrivait à son sujet : "Elle n’aimait que ce qui passe et j’étais la couleur du temps. Et tout, même l’ile Saint Louis, n’était pour elle qu’un voyage. Elle parlait d’ailleurs, toujours d’ailleurs. Je rêvais l’écoutant comme à la mer un coquillage" [4]

Lamothe-Fénelon fut pendant quelque temps cet "ailleurs" où je l’ai parfois croisée. Ce village mit plusieurs années pour s’apercevoir qu’elle était là. Saluons l’initiative de M. Patrick Charbonneau, maire de la commune qui se propose de fixer dans la pierre le nom de Nancy Cunard, comme pour mieux la retenir dans ce lieu qu’elle avait discrètemet aimé.

Edmond Jouve
Professeur émérite de l’université Paris Descartes Sorbonne Paris Cité.
Membre correspondant de la Société des Etudes du Lot.


[1Edmond Jouve, Passeur d’avenir, Arcambal, édicausse, 2019, tome 2, p. 506

[2Ibid, tome 1er, p. 12 et suiv.

[3Simone Dreyfus, Nancy Cunard, militante des Droits de l’Homme, Les écrivains de la Négritude et de la Créolité, Paris, SEPEG intenational, 1994, p. 371 et s.

[4Cité par Anne-Florence Quintin, Vers un monde nouveau, op. cit., tome 2, pp. 22-42. Voir, aussi, du même auteur : Nancy Cunard au coeur des Relations internationales, mémoire de D.E.A., Université Paris Descartes, 2000, 234 p. Se reporter également aux témoignages recueillis par Jean-Yves Brunerie : Nancy Cunard à Lamothe-Fénelon, canton de Payrac, Les écrivains de la Négritudes et de la Créolité, op. cit., p. 97 et s.

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